La grève qui secoue actuellement le système éducatif gabonais ne saurait être réduite à une simple accumulation de revendications corporatistes. Elle met en lumière une crise bien plus profonde : celle de la représentativité du dialogue social et de la mutation des acteurs qui structurent désormais la mobilisation enseignante.
Faire comme si cette transformation n’existait pas relèverait d’une erreur stratégique majeure. La question centrale n’est plus de savoir avec qui l’administration a historiquement négocié, mais avec quels acteurs il est aujourd’hui possible de sortir durablement de la crise.
Une légitimité institutionnelle contestée sur le terrain
Les syndicats légalement reconnus conservent, certes, une légitimité institutionnelle. Toutefois, sur le terrain, leur capacité à encadrer le mouvement, à mobiliser durablement les enseignants et surtout à faire appliquer d’éventuels accords apparaît fortement affaiblie. À l’inverse, les collectifs d’enseignants et le mouvement SOS Éducation assurent désormais l’essentiel de la coordination, de l’information et du suivi de la grève. Ce sont eux qui détiennent aujourd’hui le véritable rapport de force.
Persister dans une négociation strictement institutionnelle, au nom du cadre légal ou des habitudes administratives, reviendrait à produire des accords sans ancrage réel. Des accords signés, mais inappliqués. Formels, mais inopérants. Un scénario bien connu, dont les conséquences sont toujours les mêmes : prolongation de la crise, radicalisation des positions et érosion durable de la confiance envers l’institution.
La représentativité ne se décrète pas
La représentativité ne se proclame pas, elle se constate. Elle ne se limite pas à un statut juridique ; elle se mesure à la capacité d’influence, de mobilisation et de régulation de l’action collective. Refuser de reconnaître cette réalité, c’est négocier à vide.
Les travaux de Roger Fisher et William Ury, issus du Harvard Negotiation Project, sont explicites : aucune négociation ne peut aboutir si elle exclut des acteurs disposant d’un pouvoir réel d’influence. Négocier efficacement, ce n’est pas choisir les interlocuteurs les plus confortables pour l’administration, mais ceux qui peuvent rendre les engagements crédibles, applicables et durables, à condition que la discussion soit structurée et orientée vers les intérêts réels plutôt que vers des postures.
Un climat de tensions et de pressions dans les établissements
Sur le terrain, le mouvement de grève, entré dans son deuxième jour ce mardi 6 janvier, s’est déroulé dans un climat particulièrement tendu. Plusieurs établissements, tant à Libreville qu’à l’intérieur du pays, ont été le théâtre de pressions, de menaces et d’intimidations à l’encontre d’enseignants grévistes.
Certains responsables d’établissements ont interdit l’exercice du droit de grève, usant de leur autorité pour tenter de réduire au silence des revendications pourtant jugées légitimes par la tutelle elle-même. D’autres ont opté pour des stratégies de contournement, invoquant un prétendu « service minimum » ou exerçant un chantage affectif autour des classes d’examen.
Dans l’un des plus grands lycées du pays, les enseignants ont même été victimes de violences verbales inédites, révélant un climat de crispation et de rupture du dialogue au niveau local.
Changer de paradigme dans la lutte syndicale
Pour les grévistes, ces pratiques ne sont pas nouvelles. Historiquement, les mouvements de grève ont souvent été étouffés par la peur, les menaces ou des concessions ponctuelles. Mais cette fois-ci, les enseignants affirment vouloir rompre avec ce schéma.
Il n’a jamais été question, rappellent-ils, d’un service minimum, ni de listes nominatives, ni de négociations menées en coulisses. La ligne est claire : toute discussion devra se faire publiquement, devant la base, et toute décision devra être validée démocratiquement par les enseignants eux-mêmes.
Au-delà des vacations, l’enjeu de la retraite et de l’avenir
Si les paiements de vacations font partie des préoccupations, les grévistes insistent sur le fait qu’ils ne constituent pas le cœur des revendications. Ces rémunérations ponctuelles, bien que dues, ne garantissent ni la retraite, ni la sécurité professionnelle, ni l’avenir des enfants, encore moins celui du système éducatif gabonais.
L’enjeu central demeure la régularisation des situations administratives, seule garantie d’une carrière stable, d’une retraite digne et d’un système éducatif viable.
Tout ou rien
Le message lancé par le mouvement est sans équivoque : le mot d’ordre reste inchangé. Face aux tentatives de division, aux pressions et aux calculs individuels, les enseignants appellent à maintenir la dynamique collective.
Dans ce contexte, l’alternative est claire pour la tutelle : soit elle accepte une négociation inclusive, lucide et alignée sur les rapports de force réels, soit elle s’expose à une crise prolongée et à une dégradation durable du climat scolaire.
Car, comme le résument les grévistes, ne pas négocier avec ceux qui comptent revient à ne pas négocier du tout.
SOS Éducation l’affirme : la dignité de l’enseignant n’est pas négociable.
Cette fois-ci, c’est tout ou rien.



