Entrer dans une boulangerie ou un magasin de pièces détachées au Gabon, c’est parfois faire l’expérience d’un dépaysement linguistique total sans quitter son quartier. On nous explique, avec une pointe d’ironie, que ces secteurs sont « fermés » aux nationaux, comme s’il existait une barrière invisible, un mur de farine ou une forteresse de cardans infranchissable pour le commun des Gabonais. Entre la baguette croustillante et le filtre à huile, le Gabonais semble condamné à rester un éternel client, spectateur d’un monopole où le « local » s’arrête souvent à la porte du comptoir.
Du côté des distributeurs de boissons Sobraga, l’affaire est encore plus pétillante. On se demande si le droit de livrer un casier de Regab est devenu un privilège diplomatique ou un secret industriel jalousement gardé. Dans cette jungle de la distribution, le Gabonais cherche sa place entre deux camions, espérant qu’un jour, la souveraineté économique ne sera pas qu’un discours de grand soir, mais une réalité au coin de la rue. Pour l’instant, le circuit ressemble à une course d’obstacles où les nationaux semblent avoir oublié leurs baskets au vestiaire.
Le paradoxe est savoureux : on rêve de Ve République et de rachat de multinationales pétrolières à coups de milliards, pendant que la gestion d’un simple stock de bougies d’allumage semble hors de portée. C’est la politique du grand écart : on veut maîtriser l’atome et le baril de brut, mais on cale devant le pétrin du boulanger. Cette « fermeture » des secteurs n’est peut-être pas inscrite dans la loi, mais elle se lit dans les habitudes de consommation et les réseaux de financement, créant une sorte d’apartheid économique soft où le Gabonais est roi chez lui, sauf quand il s’agit de vendre des pneus.
Au final, si ces secteurs sont des chasses gardées, c’est peut-être parce qu’on a laissé les clés sur la porte trop longtemps. Pour restaurer la « dignité » dont on nous parle tant, il faudra sans doute que le Gabonais apprenne à aimer la mécanique et la levure autant qu’il aime les débats constitutionnels. Car la véritable souveraineté, celle qui se mange et qui se roule, commence peut-être par une boulangerie où l’on parle le même dialecte que son pain, et où le « Made in Gabon » ne s’arrête pas seulement à l’étiquette sur la bouteille.



