Dans les couloirs feutrés de nos hôtels de ville, une étrange alchimie budgétaire opère sous les yeux ébahis du contribuable. Alors que le « Gabon Nouveau » appelle de ses vœux une métamorphose urbaine, nos édiles semblent avoir confondu la gestion communale avec une œuvre de charité destinée exclusivement à leur propre personnel. Ici, le budget n’est pas un levier de développement, c’est une grosse marmite de bouillon de poule où 70% des ressources s’évaporent en émoluments, primes de rendement (pour quel rendement, nul ne sait) et autres douceurs administratives. Pendant que l’argent circule en circuit fermé entre les poches des élus et celles de leurs pléthoriques cabinets, le citoyen, lui, contemple la stagnation avec une admiration presque mystique.
L’art de la dépense de fonctionnement a atteint des sommets de virtuosité. Investir ? Quelle idée saugrenue ! Pourquoi bitumer une ruelle ou installer trois lampadaires quand on peut s’offrir le luxe de payer une armée de « chargés de missions » dont la mission principale semble être de vérifier la solidité des fauteuils en cuir de la mairie ? Tous connaissent pourtant la vision du bâtisseur, mais sur le terrain, la seule chose que l’on bâtit réellement, ce sont des carrières personnelles et des fiches de paie rutilantes. Le cadre de vie des populations, lui, reste ce décor immuable fait de nids-de-poule ancestraux et d’une gestion des ordures ménagères qui relève désormais de l’archéologie urbaine.
Pourtant, le contraste est saisissant avec les discours enflammés de la Ve République. On nous chante la mélodie de la transformation, mais le disque raye dans les municipalités dès qu’il s’agit de sortir le carnet de chèques pour l’intérêt général. À croire que nos conseillers municipaux souffrent d’une allergie foudroyante à l’investissement : dès qu’un projet de caniveau pointe son nez, le budget s’étouffe et réclame d’urgence une cure de « frais de représentation ». C’est un camouflet magistral pour une population qui espérait voir le béton fleurir là où ne poussent que des promesses de campagne déjà fanées avant la fin du premier trimestre budgétaire.
Au final, nos municipalités sont devenues de formidables musées de la dépense stérile. Le Gabonais, spectateur impuissant de ce théâtre de l’absurde, se demande si « bâtir » signifie réellement ériger des infrastructures ou simplement construire des fortunes de poche avec les deniers publics. Tant que la priorité restera de soigner le train de vie d’une élite locale plutôt que de soigner les plaies de nos cités, le « Gabon Nouveau » risque de ressembler étrangement à l’ancien, avec juste un peu plus de poussière sur les dossiers de projets d’investissement, soigneusement rangés sous la pile des bulletins de salaire.



